Quand en juin dernier on m’a proposé de témoigner de mon parcours devant les nouveaux L1 en ce début d’année scolaire, et que j’ai accepté sans trop réfléchir, aurait-on dû aussi me dire que ce serai face à un amphi entier qu’il s’agissait de le faire ! Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu du mal à prendre la parole devant un auditoire – petit ou grand – cela n’a jamais changé grand-chose. Attendre son tour, la boule au ventre, la gorge serrée, incapable de capter la discussion alentour, jusqu’au moment de prendre la parole et ne dire qu’à peine le tiers de ses idées avec un charisme digne du plus stressé des mollusques : un lieu commun à beaucoup d’entre nous, n’est-ce pas ?

J’ai longtemps pensé qu’il s’agissait d’un manque de confiance en moi et autant que possible je préférais éviter l’exercice plutôt que de l’affronter. Jamais je ne cherchais à m’affirmer, et en réalité, cela allait à ma convenance. Que quelques fous se proposent pour parler à ma place, c’était tant mieux ! Depuis quelques années, mes lectures, recherches et expériences m’ont doucement et progressivement lancé sur de nouveaux chemins, en m’exposant à quelques principes fondamentaux desquels je ne pouvais que constater la puissance : une prise de conscience mère d’une nouvelle forme d’affirmation et de confiance en moi, en mes idées, à ma manière de les articuler et de les présenter, et surtout, à mon rapport aux autres, m’étonnant de les voir désireux d’apprendre des quelques bribes d’informations que je pouvais transmettre. L’intérêt nouveau porté dans mes activités et leur profonde signification me rendaient plus à l’aise pour en parler. Or, malgré tout cela, l’angoisse face au public persistait, ne serait-ce même qu’un minuscule auditoire de personnes que je connais pourtant bien.

Alors une conclusion semblait s’imposer : le manque de confiance, si on le définit par un doute aigu et subversif de son potentiel propre, n’était pas au cœur du problème, car assisté d’un nouveau doute, désormais prudent et fécond, plus que jamais j’étais conscient de posséder une infime fraction de pouvoir, une capacité d’influence positive sur ceux qui m’écoutaient ; plus que jamais je réussissais, là où d’habitude je n’osais pas même me lancer dans la quête d’un possible succès et pourtant rien n’y faisait, à chaque fois ma voix fourchait et mes idées bien construites se dispersaient, pour ne laisser entendre qu’une version médiocre et disgracieuse de ce que je souhaitais transmettre.

Je ne sais pas si l’analyse peut se généraliser, si elle ne se cantonne qu’à ma seule expérience ou, au contraire, puisse résonner chez certains d’entre vous. Dans le doute, je tente de l’exposer, en espérant que chacun puisse y trouver son compte et en tirer les conclusions qui lui sont propres et quelques prises de conscience.

En réalité, j’avais peur. Non pas du jugement des autres, ni d’être au centre de l’attention, ni de me tourner en ridicule : c’est de moi dont j’avais peur. De ma propre incapacité à rendre mon propos clair et engagent ; de me savoir incapable de livrer un discours fluide et agréable ; surtout : de mon manque de tact et de sagacité. Peur que les bons mots ne viennent pas au bon moment, peur de ne pas savoir rebondir sur une réaction de l’auditoire, peur que mon propos se perde derrière mes pauvres mots désordonnés. Dès qu’il s’agissait de prendre la parole tournait en boucle dans ma tête l’anticipation du fiasco, en quelque sorte. Une peur d’échouer, paralysante, pernicieuse, car produisant les effets qu’elle redoute.

Une peur par habitude, bien enracinée. Un réflexe pervers qui s’est construit, petit à petit, sur chacune de mes prises de parole, car plutôt que de l’endiguer, je lui laissais tout loisir de s’installer.

Identifier cette peur et l’accepter comme premier élément limitant est la première étape vers la guérison. Malgré tout, cela ne sera pas suffisant et j’aime dire qu’il est nécessaire d’ajouter deux ingrédients capitaux : d’abord la sérendipité proactive, puis le courage et l’audace, qui vont de pair.

Le savant qui fait une découverte fortuite expérimente la sérendipité. C’est-à-dire la conjonction entre le hasard heureux et l’aptitude propre à saisir la chance qui se présente. L’attitude proactive, elle, se caractérise par un dynamisme de corps et d’esprit, comme action portée sur notre champ d’influence. Pas de perte d’énergie sur ce qui nous est inaccessible, mais plutôt une allocation intelligente de nos ressources de sorte à rendre accessible l’inaccessible et ainsi élargir solidement notre champ d’influence.

Faites fonctionner de concert ces deux idées. Soyez toujours prêt à saisir les chances qui s’offrent à vous et travaillez à ce qu’elles émergent en quantité. C’est-à-dire, dans notre cas, persistez dans l’étude, même lorsque vous ne percevez pas l’allure du chemin, car les trésors s’y trouvent assurément. Alors, chaque fois que vous monterez sur l’estrade, face à votre auditoire, la connaissance sera à portée de main, dynamique, de sorte à vous prémunir de ces textes appris par cœur qui sont une base majeure de la peur dont on parlait tantôt, car la limite de leur portée rend leur maitrise toujours fragile et incertaine. Soyez toujours prêt à prendre la parole, à saisir l’opportunité d’improvisation lorsque celle-ci surgit et tirez d’un tel exercice une qualité d’expression que les discours préparés ne connaissent pas, car dans notre cas ce sera la raison pure qui en toute sagacité guidera notre discours et qu’il est captivant de suivre en direct la réflexion dans l’esprit d’un orateur, plutôt que de suivre quelques fades récitateurs au discours mort !

Ainsi suit naturellement le deuxième ingrédient capital : le courage, qui d’abord vous élancera, puis vous permettra de dépasser les premiers fiascos, ainsi que de persister dans les moments où abandonner est si facile. Discours après discours, vous creuserez votre lit, vos structures d’idées se fortifieront, de même que votre assurance et le plaisir de l’exercice s’en trouvera à la clef. Vous en redemanderez.

Enfin, c’est à l’audace que vous devrez votre libération, car c’est par elle que fonctionnera la sérendipité proactive et que celle-ci rétroagira sur elle-même. Cherchez les situations délicates et plongez-y, là où vous n’aurez d’autres choix que de monter sur la scène, car c’est en forgeant que l’on devient forgeron et si l’on ne pousse pas les occasions, n’attendez pas à ce qu’elles surgissent d’elles-mêmes.

Par ces quelques conseils, j’espère que vous parviendrez à reléguer la peur à de vieux souvenirs et que vos premiers pas assurés vous rempliront d’une bonne fierté émancipatrice. Le moteur de votre assurance n’est pas autre chose que l’action que vous portez sur le monde et la constatation de ses effets positifs. Là vous porterez vos efforts !